Samedi 14 mai 2016, Vanessa raconte:
Nous arrivons non sans quelques difficultés au camp de la Linière – sortie54a de l’A16 en direction de Dunkerque – . Une fois notre voiture garée sur le parking d’Emmaüs, nous traversons la route, nous présentons devant le contrôle à l’entrée du camp qui nous indique le point d’accueil des bénévoles d’Utopia56. Pas de policiers à premières vues. Une entrée très propre, bien entretenue, des poubelles alignées, étiquetées, quelques réfugiés au téléphone accroupis dans l’herbe. Un vent froid se lève. Une boule me grimpe au coeur et coince un peu au niveau des cordes vocales. Nous y voilà.

Accueillies par le sourire chaleureux de Seb et Julie, nous nous sentons pourtant bien vite « comme chez nous« . Avant de prendre nos postes en gilet fluo au milieux de la nationale, nous partons à la découverte du camp : son atmosphère, ses habitants, sa vibration. Face à tous ces hommes (-mais où sont les femmes?!-), nous ne savons trop que faire de notre féminité. D’un coup on se dit que nos pantalons sont peut être un peu trop moulants, nos sourires trop chaleureux et nos regards trop francs. Un léger malaise, comme si l’on s’était retrouvées dans une caserne de pompiers, ou chez les militaires – dans les années 40-, ou au milieu d’un terrain de basket en plein Harlem.  Notre naturel se fait gentiment la malle et l’on cherche notre place.

La journée finie, nous partons dîner dans un petit restaurant italien de la Grande-Synthe excessivement chaleureux – Le Zap’ing. Le patron nous accueille avec générosité et malice, nous reprenons nos esprits, nous mangeons, nous refaisons le monde.

Une nuit au camping dans une maisonnette à peine moins rudimentaire que celles du camp. Certainement beaucoup moins propre. Mais peu importe, nous nous sentons à cet instant heureuses, privilégiées de pouvoir être utile à quelque chose.

Le lendemain, tout nous semble déjà beaucoup plus simple sur le camp. Nous connaissons les lieux, nous savons ce que nous avons à faire et nous nous attelons frénétiquement à la tâche du nettoyage du hall commun : des cendres, des mégots, des canettes vides. Le camp dort encore. Il est 8h15 ; La nuit a été longue. Toutes les nuits, les hommes et les familles sont debout, ils essaient de passer de l’autre côté  – En UK – .  Parce-que en UK il n’y a pas besoin de papiers pour travailler. Or eux, ce qu’ils espèrent, c’est uniquement cela : travailler. Ils étaient chauffeurs, ingénieurs, fermier, professeurs… avant. Ils sont prêts à faire n’importe quoi, maintenant. Mais ils n’ont pas l’autorisation de faire quoi que ce soit en France. A ce jour, le droit des réfugiés est un immense marécage dans lequel se perdent même les meilleurs avocats du terrain.

Un homme avec un visage doux comme une caresse vient à ma rencontre.  Il est arrivé sur le camp quelques heures plus tôt – dans la nuit. Il s’approche de moi, il a envie de parler, il est seul. Son anglais est bon. Son histoire – je lui demande- . Fermier en Afghanistan, il a fui les talibans et Daech d’abord au Pakistan puis un long périple jusqu’à son arrivée en France – en bateau, à pied, en bus – . C’est le même récit que celui que nous connaissons déjà, que nous lisons dans les médias. Syed me raconte comme le voyage est dangereux ; il a perdu des amis en route, mais lui a survécu car il est fort : c’est un fermier! Il aimerait pouvoir parler à sa famille mais il n’a pas d’argent pour appeler et ses proches n’ont pas d’adresse mail. – Bien sûr, suis-je bête! – A cet instant j’ai envie de prêter mon téléphone à la terre entière. De leur dire d’appeler, de parler, de rassurer. Je me sens impuissante et malheureuse – très.  Fucking world.   Alors je me réfugie à la laverie pour m’occuper concrètement. Les mains et l’esprit. Me rendre utile.

Un café et quelques sourires plus tard, devant la laverie, le soleil s’est remis à briller et le vent est tombé. Je regarde les enfants jouer et rire. Un petit garçon se tient debout devant sa tente. Une image me revient alors comme un flash.

mon pere et zig

Ce petit garçon, c’est mon père.
La photo est prise sur le camp de « regroupement » de Frankfurt en 1946. Il a alors 3 ans.
Jusqu’à ses 18ans il est inscrit sur sa carte d’identité française :
NATIONALITE: APATRIDE.

L’histoire se répète?

En regardant ce petit garçon jouer dans la poussière avec son camion, je comprends aussi un peu mieux pourquoi je suis là.